Des objets intelligents, connectés ET indiscrets


QUOI

Il y a un dicton qui dit : « Celui qui a gagné une pièce d’or a gagné une pièce d’or, mais a perdu une main. » (sous-entendu : celle qui se referme sur la dite pièce et qui n’est donc plus utilisable). On pourrait encore traduire cette question par: « Les objets que vous avez acheté, est-ce que vous les possédez, ou bien est-ce que ce sont eux qui vous possèdent ? » Outre le fait que l’on pourrait se demander combien de mains l’on a déjà perdu, cette interrogation profondément philosophique prend de nos jours un tour étrangement concret…

POURQUOI

Certes, l’on sait bien que nos précieuses données personnelles, celles que nous consentons à divulguer à de grandes entreprises qui en font le commerce, sont ensuite utilisées pour catégoriser le genre humain, l’étudier, l’analyser, et finalement prévoir, anticiper et influencer la prise de décision de n’importe quel type d’individu. Cette transparence nouvelle de l’homme a notamment été mise en lumière par Olivier Ertzscheid dans son article « L’homme est un document comme les autres : du world wide web au world wide life. »1

COMMENT

Ce que l’on doit comprendre également, c’est que ce dommage collatéral est indissociable du progrès technique. Ce pour plusieurs raisons. La première, c’est tout simplement qu’un outil utile, c’est un outil qui répond à un besoin, et qu’un outil que vous allez utiliser, c’est un outil qui ne va pas vous demander d’effort particulier pour l’utiliser. Autrement dit, un outil dit « intelligent », c’est un outil qui a pour vocation de vous connaître mieux que vous-mêmes. De connaître vos besoins et de comprendre comment vous les exprimez. Vous me suivez ? Tout simplement, si l’on cherche à répondre à vos besoins de manière précise et ce avant que vous ne perdiez du temps et de l’énergie à les formuler dans un langage (quel que soit sa nature : oral, écrit, gestuel…) précis, il faut vous connaître précisément. C’est une condition nécessaire. Et il y a donc nécessité d’amasser une quantité impressionnante d’informations sur vous.

Un autre point, c’est que l’intelligence est quelque chose de collectif de manière générale. On s’en aperçoit dans tous les domaines : Isaac Newton a dit “If I have seen further, it is by standing on the shoulders of giants.”2 (“Si j’ai vu plus loin, c’est parce que j’étais juché sur des épaules de géants”), en parlant de ses prédécesseurs et en citant ainsi Bernard de Chartres. Eric Raymond, co-créateur du terme « Open Source », s’appuie aussi sur cette idée pour exprimer la supériorité du système de l’Open Source sur celui du code propriétaire dans son essai « The Cathedral & the Bazaar »3. Enfin, on sait également désormais qu’une masse de joueurs d’échecs de qualité variée arrive à rivaliser dans une partie avec de très forts joueurs.4 En conclusion, si les machines peuvent dépasser l’homme, c’est parce que celui-ci n’a qu’un échange limité avec ses autres congénères, quand la machine, elle, peut bénéficier de l’expérience de tous, presque sans aucune limite. Donc plus la machine (donc l’outil) doit être performant, donc intelligent, plus il doit avoir accès à une large source de données (« d’expériences »), pour « apprendre son métier ».

Se pose ensuite la question du cercle infernal : un outil vous aide, mais pour s’améliorer, doit vous soutirer des informations. Alors : qui possède qui ? Peut-on parler de symbiose ?

CE QU’ON PEUT EN FAIRE

Le problème, c’est que même si symbiose il y a, cette connaissance de l’homme est problématique. Tant que les technologies sont là pour aider l’homme, le monde s’améliore. Mais si elles étaient utilisées pour le détruire ?

C’est notamment cette confiance entre l’utilisateur et le fournisseur des outils qui pose problème en 2015 quand Sony sort sa télévision à commande vocale… Les utilisateurs ont peur d’avoir acheté un mouchard directement installé dans leur salon, qui écoute leurs conversations de table ! Pire : Samsung se réserve le droit de revendre les informations collectées à des tiers !5

Mais de nos jours, avec la prolifération des objets connectés, le problème ne s’arrête plus à la simple confiance dans les fournisseurs, mais aussi dans la sécurité directe du dispositif : et si le mouchard se faisait hacker ? C’est d’ailleurs pour cette raison que la poupée jouet Cayla a été retirée du marché en Allemagne : celle-ci captait les voix des enfants pour les transmettre sur les serveurs du fabricant… celles-ci auraient donc pu être interceptées à des fins malveillantes.6

Après tout ça, qu’en pensez-vous : Possédez-vous vos objets ou pensez-vous qu’ils vous possèdent ? Ou bien que d’autres vous possèdent au travers de vos propres objets ?

ALLER PLUS LOIN

NOTES

1■ Olivier Ertzscheid, « L’homme est un document comme les autres : du world wide web au world wide life », Hermès, La Revue- Cognition, communication, politique, CNRS-Editions, 2009, pp.33-40

2■ Wikipedia

3■ Eric S. Raymond, “The Cathedral & the Bazaar”, 2010

4■ Par exemple : The world vs Arkadij Naiditsch

5■ Libération

6■ Magazine 01net, 08/03/17

Retour en haut de l’article

Tell people !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *